Questions et réflexions autour du projet d'aménagement de l'ancienne prison de Pontaniou
**Très bref rappel historique.**
La prison de Pontaniou, aussi appelée Bâtiment de la Madeleine (nom issu d'un autre centre de rétention qui à partir de 1692 sous la direction de la marine royale servait de lieu de détention pour les travailleuses du sexe), ouvre ses portes en 1810. Elle s'installe dans le bâtiment de l'ancienne fonderie de l'Arsenal, construit en 1787. C'est l'architecte Jean-Nicolas Trouille qui est en charge de l'aménagement du bâtiment. C'est une prison qui se veut "moderne" pour l'époque, Trouille ira jusqu'à déclarer que _« les vœux de l'humanité vont être satisfaits. Les détenus ne seront plus entassés pêle-mêle sans distinction d'âge, d'état et de délits, ils respireront un air pur et suffisant. Cette prison, sous bien des rapports, doit tenir un rang distingué parmi les édifices reconnus indispensables aux besoins du service et au perfectionnement du beau port de Brest. » _ On nage déjà en plein délire. Ce nouveau centre de détention servira à incarcérer les prévenus faisant l'objet d'une procédure devant une cour militaire. Y seront enfermés mutins, voleurs, ouvriers de l'Arsenal, personnes ayant porté atteinte aux officiers, pirates, espions… C'est à partir de 1941, avec la destruction par les bombardements de la prison du Bouguen, que la prison est utilisée par les nazis pour enfermer les prisonniers politiques, les résistants et les prisonniers de droit commun. Nombre d'entre eux y seront assassinés.
Elle devient officiellement une prison de droit commun en 1952, avec déjà une surpopulation de 150 %, et des conditions de vie épouvantables. Elle ferme ses portes en 1990, après la construction de la maison d'arrêt de l'Hermitage.
**Le nouveau projet de la mairie.**
En 2023, la mairie lance un appel à projet, dans lequel _« les candidats devront proposer :
Une opération de rénovation à la hauteur du patrimoine et des mémoires sur lesquels elle intervient.
Une réponse contemporaine, ambitieuse et de qualité.
Un programme compatible avec l'environnement du site et complémentaire aux opérations développées à proximité. »_
En 2024, le bureau de Brest-Métropole, un comité de sélection composé des élus de la ville et de la métropole, valide un projet de réhabilitation de la prison. Ce projet est porté par le groupement de La Route des pingouins (créé par Franck Jaclin, personnage sur lequel nous reviendrons plus tard) soutenu par La caisse des dépôts et consignations ainsi que la Banque publique d'investissement, confié au cabinet Done architecture, et estimé à un coût de 5 à 7 millions.
Le projet est _« en réponse aux ambitions fixées par la collectivité :
Créer un lieu de vie attractif pour une majorité et une diversité de publics, en proposant des activités pérennes et une programmation de qualité, tout en offrant une large place aux artistes et aux porteurs de projets locaux.
Construire un projet collaboratif et inclusif, dès sa définition et plus tard dans son animation, en réunissant le tissu associatif local, les structures d'insertion, les habitants, les entrepreneurs, les artistes…
Inscrire le site dans le paysage urbain, dans la vision métropolitaine de Brest 2040 et dans le projet global de reclassification urbaine de la rive droite.
Donner vie aux dimensions mémorielles du bâtiment – prison maritime puis civile et lieu de souffrance des résistants –, à travers un concept de « mémoire vivante », transmise, réinterprétée, et cultivée par les brestois et les brestoises. »_
Ces ambitions prétendument posées par la collectivité peuvent déjà pousser à certaines interrogations. A quel degré les habitant.e.s de Brest ont-ils été interrogés ? Quelle est la structure de la collectivité qui s'arrogera le droit de valider si oui ou non le futur projet correspondra aux nécessités sociales et humaines locales ? Où commence et s'arrête le collaboratif et l'inclusif du projet ? Quelles seront les activités et les cultures artistiques mises en avant ? Brest à t-elle besoin de s'inscrire dans une logique de métropolisation ? Quel sera l'usage politique de la mémoire de ce lieu, quelle place occupera t-il au sein de ce projet ? En quoi consiste donc la « _mémoire vivante_ » ?
Maintenant, arrêtons nous un peu plus sur les propositions que contiennent le projet. Le plan ci-joint est celui mit en ligne pour présenter les différents espaces proposés.
Le 25 septembre 2025, F Jaclin, initiateur du projet, déclarait « nous voulons que ce soit un lieu de vie, gratuit et ouvert à tous. » Ce qui est marquant pour un lieu gratuit, c'est la quantité d'espaces payants tel que le restaurant panoramique, La maison du goût Brestois, le gîte, le bar panoramique, la guinguette... En bref, la gratuité proposée se limite aux circulations intérieures, aux cours et au jardin, à quelques salles et à l'accès au panorama. Soit pauvre et ballade toi. Et encore, se balader et commémorer à un prix, car jusqu'au début des travaux, l'association Pontaniou pour s'évader (oui vous avez bien lu s'évader), propose des visites guidées de groupes payantes au sein du bâtiment.
Une autre déclaration de notre cher petit bonhomme mérite notre attention. « On sait que l'histoire est douloureuse de ce lieu, mais il faut aussi l'inscrire dans le XXIe siècle, donc l'idée c'est de faire un lieu qui puisse être un lieu collectif, un lieu de vie. [...] L'étage où nous sommes est destiné à être un étage d'animation, c'est là ou il va y avoir des escape game, des enquêtes policières, des murder party ». C'est là la fameuse « mémoire vivante » qui nous questionnait plus haut. C'est là un des moyens utilisé pour se souvenir des atrocités qui y ont eu lieu, des être humains à qui les institutions militaires et judiciaires ont privé la liberté de vivre. Nous pourrons payer le frisson de l'évasion, nous faire croire à nous même à l'incarcération (entre amis) tout en sachant bien que cela n'est qu'un simple jeu, nous pourrons mimer les conditions de vie des détenus au sein d'un décors fictif. Quel bonheur de participer à ce devoir de mémoire à travers une activité de commercialisation de la souffrance ! Quel honneur de pouvoir s'évader au sein d'une vraie prison (qui à accueilli de vrais prisonniers et de vraies souffrances, le frisson quoi), puis de pouvoir aller se boire un verre en regardant le panorama aux étages supérieurs.
Se servir d'un espace qui à été le théâtre d'assassinats et de tortures à des fins commerciales, en se cachant derrière une « dimension mémorielle », en affirmant « respecter la mémoire du lieu », est une honte.
**Franck Jaclin et La route des pingouins**
_« Nous avançons. L'engouement autour du projet est encourageant. »_, sourit Franck Jaclin.
Au delà de l'aversion que nous provoque déjà ce fameux Franck, il est assez intéressant de se pencher sur le profil de ce personnage au cœur du réaménagement, et de son projet personnel, La route des pingouins.
Originaire du nord de la France, Franck a bâtie une petite fortune grâce à une société parisienne basée sur les nouvelles technologies et la communication, qu'il a depuis revendu. Il s'installe dans le Finistère dans les années 2000, où il créé La route des Pingouins, un parcours touristique reliant des monuments autrefois désaffectés, qu'il rachète et fait aménager en hôtel-restaurant de luxe ( comme à Ouessant, Morlaix, Carantec…), en centre nautique ( Logonna-Daoulas) ou en gîte (Molène…). Chacun de ces lieux rachetés est intégré au sein du projet touristique d'envergure, qui veut transformer le Finistère de pèlerinage de luxe.
Se vendant comme un amoureux des vieux bâtiment, un poète touché par l'histoire et la culture locale, Franck n'est en réalité qu'un entrepreneur menant un projet économique de safari touristique à destination de riches vacanciers.
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Questions autour de l'anti-carcéralité et la réutilisation des infrastructures**
Lutter contre le système carcérale, c'est lutter contre un outil raciste, contre un outil de maintien de l'ordre social, contre un outil de répression politique, c'est s'opposer au système policier et judiciaire dans son intégralité. La prison est une des institutions garantes de l'État, elle broie les marges, opprime les minorités et étouffe les révoltés. A travers la peur qu'elle véhicule, elle tue en chacun de nous les individualités qui nous composent. A travers les individus qu'elle enferme, qu'elle tue à petit feu par la privation de liberté et les diverses formes de tortures légales, elle réprime les comportements et les pensées de l'ensemble de la collectivité.
Ses grillages, ses épais murs, ses miradors, ses barbelés sont autant d'infrastructures qui servent cette cause.
A travers notre anti-carcéralisme, quelle place devons nous laisser à ces infrastructures ? Peut-on se réjouir de leurs utilisations à des fins commerçantes, à des fins politiques ? Peuvent-elles un jour être réellement ancrées dans la vie du territoire ? Quelles places laissons nous à la mémoire à travers la réutilisation de ces bâtiments ? Comment penser ces bâtiments dans nos vies contemporaines, sans cracher à la gueule de celleux qui se sont retrouvé.es enfermé.es entre ses murs, qui y sont morts ?
Bien entendu, tant que des centres de rétentions existeront toujours, toutes ces questions ont un caractère lointain, car il importe de s'investir dans les luttes en faveur de celleux qui subissent la prison à l'heure actuelle. Mais se poser ces questions, c'est aussi établir un contre discours face aux institutions qui utilisent la mémoire de nos morts, de nos enfermé.s, tout en continuant à légitimer le système carcérale. C'est laisser une place à l'histoire dans nos luttes, pour ne jamais oublier. C'est entretenir un respects vis-à-vis des familles des victimes. C'est empêcher que l'espace dans lequel nous vivons ne deviennent uniquement l'outil du capitalisme, qui broie les mémoires et s'enrichit sur les morts. Connaître sa ville, c'est tenter d'entretenir un rapport de force face aux institutions, en ne leurs laissant pas la légitimité du juste mot, la souveraineté de la mémoire.
**Questions autour de l'utilisation des bâtiments désaffectés**
Ce projet d'aménagement met aussi en lumière les priorités de la municipalité. Alors qu'un grand nombre de gens vivent à la rue ou dans des conditions misérables, le choix est de faire des gîtes. Alors que la précarité entraîne nombre d'entre nous à avoir des difficultés à se nourrir, le choix est de faire un restaurant.
Alors si oui nous ne remettons pas en question la nécessité de lieux de rencontres, de lieux de vie, d'espaces de sociabilités et de partages, nous ne pouvons même pas considérer que ce projet répondra réellement à ces problématiques. Nous revendiquons l'existence d'espaces réellement gratuits, gérés par les habitant.e.s, qui répondent aux besoins locaux. Il est existe à Brest nombre de bâtiments et d'espace désaffectés. Nous revendiquons la nécessité d'une réquisitions populaire de ces espaces. Car une force d'opposition autonome passe par la création ces lieux de solidarités et de vie, il devient urgent qu'émerge un tissu d'individus et de collectifs capable de s'investir dans de tels projets, qui permettraient de mettre réellement la municipalité face à ses contradictions, qui puissent réellement venir en aide à celleux qui en ont le besoin à travers la gratuité et la solidarité. De tels espaces sont aussi le théâtre de la construction d'une mémoire et culture populaire, de la transmission des histoires et enjeux locaux, de l'émergence concrète nos perspectives.