Que penser du mouvement du 10 septembre ?
Lancer un mouvement de protestation n’est jamais chose simple. Encore moins dans une époque saturée de résignation, de cynisme politique, d’enfermement numérique et de récupération permanente par les forces du pouvoir.
Pourtant, le 10 septembre prochain, un appel circule : **rester chez soi, ne pas consommer, ne pas participer aux rouages du capitalisme.** Ce ne sont ni des mots d’ordre révolutionnaires, ni des actions spectaculaires. Et pourtant, c’est peut-être pour cela que ça mérite notre attention.
Dès qu’un appel à l’action sort des canaux institutionnels et ose interpeller directement la passivité du quotidien **celle de consommer, de produire, d’obéir , il vaut la peine d’être regardé avec attention**. La question que nous devons nous poser, en tant qu’anarchistes, n’est pas seulement _« Qui en est à l’origine ? »_ , mais surtout : _« Que dit ce mouvement ? Et que pouvons-nous en faire ? »_
## Un boycott social et économique
L’appel du 10 septembre est limpide : **boycott de la consommation, boycott du système, refus de collaborer aux logiques économiques capitalistes.** Il s’agit donc, l’espace d’une journée, de se retirer du jeu. Ne pas bosser, ne pas consommer, ne pas alimenter la machine. Cela peut paraître dérisoire, mais ça touche à quelque chose de fondamental : le système ne tient que parce que nous y participons.
Refuser cette participation, même un jour, c’est briser le rythme imposé. C’est poser un acte de rupture, aussi symbolique soit-il. Et ce symbolisme, dans un monde où tout est gestion, efficacité et rendement, peut devenir explosif. Se retirer, c’est refuser d’être une variable d’ajustement dans la grande équation capitaliste. C’est dire « non », et ce « non » est politique.
## Légitimité de la protestation
La véritable question pour nous anarchistes n’est pas de savoir si ce mouvement est « parfait », « pur » ou « 100% anticapitaliste ». La vraie question, c’est : **la protestation est-elle légitime ?** Et la réponse est oui, cent fois oui.
Le gouvernement actuel n’a plus aucune légitimité populaire. Il gouverne contre, jamais avec. Il écrase les pauvres, défiscalise les riches, criminalise la contestation, renforce la surveillance, brade l’éducation, la santé, les droits sociaux, les services publics. Il fait la guerre aux pauvres et l’amour aux actionnaires. Dans ce contexte, _toute protestation est légitime._
Certaines forces politiques rêvent simplement de prendre sa place. D’autres — comme nous — n’en veulent pas. Nous ne voulons ni gérer l’État, ni l’amender, ni l’occuper. Nous voulons l’abolir. Mais ça ne veut pas dire que nous devons laisser le terrain aux seuls récupérateurs politiciens. Il faut au contraire **y injecter une critique libertaire sans concession** , une critique qui ne sépare pas le capitalisme de l’État, qui ne sépare pas la droite de la gauche gestionnaire, et qui ne tombe pas dans le piège des fausses alternatives.
## Pas de chefs, pas de maîtres
Certains observateurs et même certains camarades peuvent s’inquiéter des risques de récupération. Oui, il y a des gens qui voient dans ce mouvement une opportunité pour revendiquer une « meilleure gouvernance », un « retour à la démocratie représentative », voire un remplacement des élites actuelles par « les leurs ». Mais **depuis quand est-ce une raison pour déserter le terrain de la lutte ?**
Notre rôle, ce n’est pas de critiquer depuis les marges ou les réseaux sociaux. C’est d’y aller, d’y mettre nos idées, notre pratique, notre radicalité, et de faire en sorte que les choses ne soient pas récupérables. Ce mouvement, aussi flou soit-il, est un terrain d’affrontement. Soit on le laisse à ceux qui veulent simplement peindre l’État en une autre couleur, soit on y participe pour affirmer que **le problème, ce n’est pas la couleur du pouvoir, c’est le pouvoir lui-même.**
## Une journée pour ouvrir une brèche
On nous dira que rester chez soi une journée, c’est symbolique. Oui. Mais les symboles sont des armes. Refuser de participer à l’économie, même brièvement, c’est rappeler que **notre travail, notre consommation, notre docilité sont les piliers de ce monde de merde.** Les casser, même partiellement, c’est rappeler que ce monde est fragile.
D’autres nous diront que ce n’est pas assez, qu’il faut bloquer, saboter, occuper. Peut-être. Mais il n’y aura jamais de grand soir sans petit matin. Chaque moment où l’on s’autorise à dire « non », à se retirer de la logique marchande, à désobéir collectivement, **prépare des offensives futures.**
Et si le 10 septembre peut être un premier pas, alors ce pas mérite d’être franchi. **Ne rien faire ce jour-là, c’est déjà faire un pas de côté. C’est refuser d’être une pièce du puzzle.**
## Ne pas rater le coche
Il ne faut pas se leurrer : ce genre d’appel est fragile. Il peut être noyé dans l’indifférence médiatique, phagocyté par des organisations aux dents longues, détourné par des partis qui n’attendent que l’occasion d’augmenter leur capital politique. Mais ce n’est pas une fatalité.
Si nous y sommes, si nous portons la voix d’une contestation sans récupération possible, alors nous pouvons aussi **transformer un simple appel au boycott en amorce de rupture**. Tout dépend de notre capacité à intervenir, à poser nos perspectives, à organiser la suite.
## En résumé : soyons là
Ne pas consommer, ne pas obéir, ne pas produire : c’est déjà une forme de lutte. Si elle est partielle, elle peut devenir totale. Si elle est individuelle, elle peut devenir collective. Mais elle ne deviendra rien si on l’ignore.
Le 10 septembre, **je ne vois aucune raison de ne pas y être.** Je vois au contraire mille raisons d’y participer : parce que ce monde est invivable, parce que ce gouvernement est illégitime, parce que l’économie est un piège, parce que la révolte commence souvent par un retrait.
Nous n’avons pas besoin d’attendre que la protestation soit « propre » ou « cohérente » pour l’enrichir de nos idées. Nous avons seulement besoin de ne pas laisser passer les occasions de fissurer l’ordre établi. Et celle-ci en est une.
**Le 10 septembre : je ne consomme pas, je ne collabore pas.
Je me retire du monde qu’ils ont fabriqué.
Et j’en construis un autre, à partir de rien.**