Explosion rue de Trévise : Une 7e commémoration, et toujours pas d’indemnisation…
À nouveau, pour la septième fois, les familles endeuillées et les blessés se sont réunis lundi rue de Trévise, dans le IX e arrondissement parisien, pour commémorer l’explosion survenue le 12 janvier 2019, et inaugurer une stèle en mémoire des disparus et des survivants. Un moment chargé d’émotion, qui n’a pas dissipé la colère : les victimes attendent toujours les indemnisations promises… en 2022 ! Elles déplorent aussi que, pour des raisons politiques, le procès de la Mairie de Paris ait été reporté à la fin de l’année.
La stèle en hommage aux victimes, inaugurée ce lundi 12 janvier 2026 (Photo : ©I. Horlans)
Ce lundi matin, 12 janvier 2026, les gouttes de pluie se mêlent aux larmes. La petite foule est là, unie dans une douleur qui s’éternise, mains jointes, bras dessus, bras dessous. Elle forme une famille soudée dans l’adversité. Il y a sept ans, à 9 heures, une détonation comparable aux effets de 30 kilos d’explosifs a fracassé leur existence, fauché des vies, et détruit des édifices, des hôtels, des magasins. Appelés pour « une odeur de gaz », les pompiers Simon Cartannaz et Nathanaël Josselin ont péri sous les décombres. Adèle Biaunier, une infirmière, et Laura Sanz Nombela, une touriste espagnole, mère de trois jeunes enfants, ont également été tuées.
L’explosion a blessé 66 personnes, dont 53 grièvement. Certaines subissent encore des opérations de reconstruction. Seuls les sinistrés du quartier ont eu plus de « chance » : à partir de novembre 2024, après six ans et dix mois de travaux, ils ont réintégré leur logement. « Pour nous, les riverains, c’est une rue qui reprend vie », salue Dominique Paris, présidente de « Trévise Ensemble ». La voie, longtemps défoncée, est méconnaissable : piétonne, végétalisée et bordée d’immeubles immaculés, sa rénovation a été pensée pour apaiser. « Mais les traumatismes ne disparaissent pas », ajoute-t-elle, car « bien des personnes ont essayé de les minorer, pour une question de gros sous ».
La reconstruction de la rue de Trévise a été pensée pour apaiser les mémoires (Photo : ©I. Horlans)
« Une violence administrative inouïe »
Linda Zaourar, la présidente de l’association Vret (Victimes et rescapés de l’explosion rue de Trévise), sait parfaitement à quoi elle fait allusion. Tous les jours, elle éprouve la dureté des combats avec le cabinet Sedgwick, qui représente les « contributeurs » GRDF, la Ville de Paris et la société CIPA, syndic du numéro 6, épicentre de la catastrophe, liés par l’accord-cadre de 2022 (nos articles des 17 janvier 2022 ici et 13 janvier 2023 ici ) . Un accord dont la maire, Anne Hidalgo, et son premier adjoint, Emmanuel Grégoire, ne voulaient pas, redoutant que la signature de la municipalité parisienne vaille reconnaissance de culpabilité. La collectivité et CIPA sont mises en examen depuis septembre 2020 pour homicides et blessures involontaires, destructions et dégradations par explosion et incendie.
Les multiples freins qui ont entravé les indemnisations n’ont pas été levés. « Nous avons passé les premières années à nous battre pour être reconnus, rappelle Linda Zaourar. Nous avons dû arracher un accord-cadre au prix d’une violence administrative inouïe. Ce combat face aux assureurs nous a épuisés. Certains ont abandonné… »
Elle évoque « un moment d’optimisme, dernièrement », l’annonce que les victimes seraient enfin dédommagées en 2026 : « Fausse promesse et vraie déception. En réalité, ce ne sera pas possible. » La « colère », aussi, d’avoir découvert « que certaines victimes non accompagnées d’un avocat ont vu leurs droits bafoués ». Ces Néerlandais blessés, par exemple : la demande de la mère a été rejetée, son fils de 17 ans en 2019 a perçu quelque 2 000 €. Une insulte à leur drame.
Les salariés des deux hôtels pulvérisés (Linda Zaourar en était directrice) ont été « licenciés, effacés par ceux pour qui ils travaillaient ». « Une peine perpétuelle », soupire-t-elle. Et son souffle expiré sature le micro.
Linda Zaourar, présidente de l’association Vret, et l’Espagnol Luis-Miguel, veuf de Laura (Photo : ©I. Horlans)
« Le coup de massue judiciaire »
« Aujourd’hui, nos pensées se tournent, avec une profonde émotion, vers les victimes de l’incendie à Crans-Montana (…) Ce drame fait ressurgir nos propres traumatismes » car « la négligence a encore tué. Nous savons dans quel gouffre ces vies brisées, ces corps brûlés, viennent de basculer. Nous connaissons ce tunnel affreux qui s’ouvre devant eux (…) Demain, toutes ces victimes devront justifier leurs peines, marchander leurs souffrances, leurs traumatismes face aux assureurs » qui relèguent « l’humain derrière des calculs comptables ».
« La confiance a été brisée à tous les niveaux », poursuit-elle. Notamment à cause du « coup de massue judiciaire. Nous nous tenions debout grâce à une échéance : le procès [qui devait se tenir] en février 2026. C’était notre lueur au bout du tunnel (…) Son report pour des raisons politiques a été un séisme. Nous avons eu le sentiment d’être condamnés, nous, victimes, à une peine de prison ferme quand nous attendons que justice soit faite. » Le 23 mai dernier, le tribunal de Paris a cédé à la requête des avocats de la maire, arguant d’« un risque d’atteinte au fonctionnement démocratique des élections » municipales en mars (notre article du 4 juin 2025 ici ). Une décision prise pour éviter de gêner Emmanuel Grégoire, le candidat de la gauche qui brigue la succession d’Anne Hidalgo.
L’audience se tiendra donc du 20 octobre au 7 décembre. « Une blessure infligée à ceux qui n’ont déjà plus rien », conclut Linda Zaourar.
« Aujourd’hui je suis debout », sans fauteuil roulant
Angela, la danseuse sicilienne grièvement blessée, a enfin remisé son fauteuil roulant (Photo : ©I. Horlans)
Représentée ce lundi 12 par l’adjoint à la sécurité, Nicolas Nordman, et la maire (PS) du X e arrondissement, Alexandra Cordebard, la collectivité n’a pas brillé par son soutien aux familles meurtries au cours des sept années écoulées. Elles ont été épaulées dès le premier jour, et constamment, par la maire (Horizons) du IX e , Delphine Bürkli. Comme chaque année, elle a rendu hommage au « courage », à « l’inlassable ténacité » des présidentes Dominique Paris et Linda Zaourar. Elle a eu un mot pour chaque famille endeuillée, pour les blessés « qui continuent à vivre avec des séquelles » : « Nous renouvelons la promesse de ne jamais laisser l’oubli s’installer. » D’où la stèle qu’elle a inaugurée, « imposante, à la hauteur de l’immensité du choc subi par tous », dans ce quartier qui fut « une zone de guerre ».
Autre prise de parole remarquée, celle d’Angela, une Sicilienne gravement blessée et qui, pour la première fois, est apparue chaussée sans son soulier orthopédique, sans béquilles. Un chirurgien est parvenu à « réparer » son pied en mille morceaux, petit miracle au prix d’une immobilisation totale et définitive de sa cheville. L’ancienne danseuse a partagé ses sept ans « de lutte, de survie ». Le 12 janvier 2025, elle était en fauteuil roulant, à la suite d’une dixième opération (il y en aura d’autres). « Aujourd’hui, je suis debout. Renoncer n’était pas une option. »
Delphine Bürkli, la maire du IXe arrondissement parisien, aux côtés des victimes depuis sept ans (Photo : ©I. Horlans)
« En eux perdurent sa tendresse, son courage »
Le père de Simon Cartannaz, « mort pour le service de la Nation », a écrit un poème, et une rime émeut la foule sous l’averse : « Entrer aux Pompiers de Paris, rien de tel pour défendre la vie. » L’épouse de Simon, présente à la cérémonie, n’a été vue par un expert qu’au mois de décembre 2025. Que de dégâts causés par l’interminable attente. La mère du second pompier, Nathanaël Josselin, est aussi rue de Trévise, entourée de sa famille : « Une naissance, une évolution, une passion, et un métier pour lequel tu as tout donné, jusqu’à ta vie. » Il s’écoule 45 secondes, et sa voix s’étrangle sous la déclaration « d’amour éternel » à son fils.
Venu d’Espagne, Luis-Miguel, le mari de Laura qui a eu le temps de voir un peu Paris avant de mourir, fait lire quelques mots auxquels s’associent leurs jeunes enfants, Elsa, Miguel et Hugo. À ces derniers, un expert avait d’abord dénié le droit à être indemnisés au motif que, petits à la mort de leur mère, ils ne pouvaient pas avoir été traumatisés… Le dossier de la rue de Trévise a parfois atteint des sommets d’ignominie.
« En eux, perdurent sa tendresse, son courage, et tout ce qu’elle a transmis. Chaque pas qu’ils font, chaque réussite, chaque geste entretient cette part de Laura qui demeure à jamais en eux (…) De la nuit précédente [11 janvier 2019], je me rappelle son sourire plein de bonheur. » Il la revoit « planifier l’itinéraire du lendemain », si heureuse d’avoir « accompli son rêve : être montée en haut de la Tour Eiffel et avoir visité le Louvre ».
La pluie, les larmes ; on ne sait plus ce qui humidifie tant les joues. Dans un silence absolu, la stèle est dévoilée. Et des fleurs blanches par dizaines, déposées.