Trump et la politique de l’humiliation
Trump et la politique de l’humiliation
hschlegel
mar 04/03/2025 - 18:00
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« Lorsque j’ai entendu la remarque ironique de Donald Trump sur la tenue de son homologue ukrainien en l’accueillant à la Maison-Blanche vendredi dernier (“Oh, mais vous vous êtes mis sur votre 31 aujourd’hui”), j’ai senti que le signal était donné : celui du permis d’humilier. Cela n’a pas manqué.
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Dans le Bureau ovale, un journaliste de la chaîne d’extrême droite Real America’s Voice a demandé à Zelensky pourquoi il “refusait” de porter un costume dans le bureau ovale, en ajoutant que “beaucoup d’Américains ont un problème avec le fait que vous ne respectiez pas la présidence”. Puis ce fut au tour de J. D. Vance et de Donald Trump de s’acharner. Aujourd’hui, les États-Unis suspendent leur aide à l’Ukraine pour obtenir des excuses de la part de celui qu’ils ont cherché à humilier. Quels sont les buts et les effets de cette attitude ?
Humilier répond à trois objectifs. Le premier est parfaitement assumé par l’exécutif américain : rendre humble. Dans l’esprit de Donald Trump, Volodymyr Zelensky s’est déconnecté du réel. Habitué à passer pour un héros aux yeux du monde libre, devenu arrogant face à tous les honneurs qui lui sont faits depuis trois ans, il aurait tout simplement oublié qu’il n’a pas les moyens de ses exigences. Le président américain, qui sent bien les humeurs populaires, a voulu lui faire perdre de sa superbe et le remettre à sa place. À ses yeux, Zelensky devrait remercier les États-Unis et signer tous les documents qu’on lui propose, au lieu de rester ferme dans ses positions. Au fond, la volonté d’humilier tire elle-même sa source dans un sentiment d’humiliation. L’homme du deal vite fait mal fait ne peut supporter que quelqu’un ait une vision plus ample et plus réaliste de la situation.
Le deuxième but est d’anéantir la volonté de son interlocuteur, de lui faire perdre sa confiance en soi, de le casser moralement. Comme l’explique le philosophe Olivier Abel, l’humiliation “peut briser la capacité d’agir. […] En s’attaquant au sujet parlant, à son crédit, à sa réputation, à son droit d’accès au langage, l’humiliation disqualifie, elle tend à rompre toute possibilité de discussion” (De l’humiliation, Les Liens qui Libèrent, 2023). Zelensky est désormais sommé de demander pardon pour son impudence. Non seulement il a laissé les Russes attaquer son pays, non seulement il demande justice et réparation, mais en plus, il tient tête aux Américains. Aux yeux de Donald Trump, il n’a plus son mot à dire dans les futures discussions avec la Russie. Il mérite de disparaître au plus vite. Tiens, c’est exactement ce que veut Poutine.
Le troisième effet est plus vicieux. Il a été bien décrit par Dostoïevski, qui a peuplé son œuvre de personnages humiliés, offensés, etc. Prenons le narrateur des Carnets du sous-sol (1864). Ce petit fonctionnaire méchant et pervers est écrasé par la domination sociale et le mépris de soi. Mais la “conscience trop éclatante de sa propre humiliation ; de ce que tu sens toi-même que tu as atteint une dernière limite ; que c’est ignoble, mais qu’il ne peut en être autrement” lui offre des voluptés inédites. Ce trouble plaisir masochiste enclenche également d’autres effets. Le ressentiment, la haine de soi et d’autrui, le désir de revanche sont les rejetons tardifs de l’humiliation. Si les Ukrainiens, abandonnés par leurs alliés, trouvent un exutoire à leur frustration et leur honte dans la désignation de boucs émissaires à l’intérieur ou à l’extérieur, dans un nationalisme agressif, dans le refus de forces d’interposition européennes, dans l’envie de poursuivre la guerre à tout prix… cela ferait évidemment le jeu de la Maison-Blanche et du Kremlin. Washington y verra la preuve que ces Ukrainiens sont vraiment ingrats et ingérables. Moscou en tirera prétexte pour reprendre les hostilités. Comme le dit encore Olivier Abel, “l’humiliation appelle toujours l’humiliation”. Il rappelle que le terme vient d’humus, la terre féconde – ce qui signifie que si l’on vous abaisse vers la terre, des plantes vénéneuses risquent d’en naître.
L’humiliation est donc une politique délibérée. Elle permet à Donald Trump de poursuivre sa stratégie contestée du deal. Elle vise à démonétiser la voix de Zelensky. Elle tente d’insinuer un poison lent et destructeur dans la société ukrainienne. Mais, comme l’affirme Olivier Abel, si l’humiliation ne se combat pas, elle peut tout de même se déjouer. Il faut pour cela l’ignorer ou la décaler. C’est ce qu’a tenté de faire le président ukrainien en répondant au journaliste qu’il abandonnerait sa tenue militaire une fois que la guerre serait terminée, avant d’ajouter que son nouveau costume serait plus beau, ou peut-être moins beau, que celui de son interlocuteur. La dignité et l’humour permettent de ne pas laisser l’offense se répandre en soi : “Par l’humour, on apprend à être ’grand’ sans arrogance et ’petit’ sans être humilié”, écrit Abel. Mais la meilleure réponse à l’humiliation vient surtout des Ukrainiens eux-mêmes, qui ne se laissent pas intimider et continuent, concentrés sur leur tâche, de défendre leur pays. Sur ce terrain, personne ne peut les humilier. Et les Européens, qui boivent également la tasse amère de l’humiliation, devront sans doute s’en inspirer. »
mars 2025